Située dans la Vallée des Rois et répertoriée sous le n° KV14, la tombe de la reine Taousert, réutilisée et agrandie par Setnakht, est peu connue du grand public et pourtant intéressante à plus d’un titre. Entre autres particularités, elle présente en effet deux chambres funéraires, ainsi qu’un décor inachevé qui permet d’approcher le façon dont les fresques des tombes royales étaient mises en oeuvre.
Ce premier article propose une présentation générale de la tombe, de son histoire et des étapes de sa découverte. Par la suite seront évoqués et décryptés des éléments marquants de son décor.
La tombe de Taousert-Setnakht s’ouvre au pied de la falaise, à l’extrémité de la branche occidentale du wadi principal. Avec Hatshepsout, Taousert est la seule reine à disposer d’un tombeau dans la Vallée des Rois.
Cette tombe date de la XIXe Dynastie (Nouvel Empire). Les travaux de la tombe commencèrent sous le règne de Seti II. Différentes étapes, identifiées par Hartwig Altenmüller, correspondent aux changements de statut de la reine : d’abord épouse royale de Seti II, elle devint par la suite régente pour Siptah, puis souveraine elle-même. Elle reçut la dépouille de Taousert après sa mort, dans la première chambre sépulcrale. La momie de Seti II aurait quitté pour un temps son tombeau (KV15) tout proche, bien que cette question ne fasse pas l’unanimité.
Setnakht, successeur de Taousert, mourut de façon inattendue. La tombe qui était prévue pour lui fut donc abandonnée et on réutilisa celle de Taousert, qui fut transformée et agrandie. Ce serait à cette époque que la momie de Seti II aurait rejoint sa tombe initiale. Pour Setnakht, on fit en particulier disparaître dans le décor la figure et le nom de la reine, et ajouter une seconde chambre sépulcrale.
La momie de Taousert a été retrouvée dans la cache royale KV35. Quant à son sarcophage, il avait été réutilisé dans la tombe KV13.
La tombe est ouverte depuis l’Antiquité. Les études de la tombe remontent au XVIIIe s. Le premier à en dresser le plan fut Richard Pococke, en 1737-1738. Durant l’expédition d’Egypte, des relevés épigraphiques furent opérés en 1799.
Plus tard, James Burton en releva à nouveau les plans en 1825, puis une équipe franco-italienne fit des relevés épigraphiques en 1828-1829, de même que Carl Richard Lepsius en 1844-1845. A la fin du siècle, le Service des Antiquités mena des fouilles de 1893 à 1895.
Mais c’est surtout Hartwig Altenmüller, de l’Université de Hambourg, qui mena les principales fouilles (de 1983 à 1987) et permit, à travers un travail systématique, de mieux comprendre cet édifice.
Cette tombe est l’une des plus vastes de la Vallée, avec ses 158m de long. Atypique aussi, avec ses deux chambres funéraires qui s’expliquent par la réutilisation du tombeau initial par Sethnakht.
L’entrée (A) est suivie par une série de 3 corridors (B, C et D). Ils donnent sur une petite chambre (E), qui précède une autre chambre à rampe centrale (F et G) puis un nouveau corridor flanqué d’une petite chambre latérale. Une antichambre (J) mène par une rampe (K) à la chambre funéraire de Taousert (L) ; cette dernière présente un plafond voûté et deux séries de 4 piliers reposant sur des banquettes à l’est et à l’ouest ; dans les angles s’ouvrent 4 chambres latérales inachevées (M). Tout cet ensemble correspond à la tombe de Taousert.
La tombe se poursuit par un nouveau corridor (P), flanqué par deux chambres latérales (N et O). Cela correspond à une ébauche de 3e chambre funéraire, qui fut abandonnée.
Le corridor suivant (Q) conduit à la chambre funéraire de Setnakht (R), dans laquelle est placé un sarcophage (S). Cette 2e chambre, plus importante que la première, en reprend les dispositions, avec un plafond voûté et deux séries de 4 piliers sur des banquettes à l’est et à l’ouest, et les quatre chambres latérales aux angles (T).
L’ensemble se termine par un corridor inachevé (U).
On trouve un certain nombre de thèmes illustrés dans cette tombe, que l’on peut regrouper ainsi :
des scènes du Livre des Morts (corridors C et D, chambre ou vestibule F, chambre latérale I).
le rituel de l’Ouverture de la Bouche (corridor H).
des scènes du Livre des Cavernes et du Livre de la Terre(chambre funéraire L).
des scènes du Livre des Portes (chambres funéraires L et R).
des scènes du Livre de l’Amdouat (Imydwat) (corridors P et Q).
enfin, des images des défunts et de divinités (corridor B, portes entre les corridors C/D et D/E, chambre E, chambre F, chambre latérale I, porte H/J, porte J/K, chambre J, chambre funéraire L).
Il n’est pas question ici de relever en détails ces riches décors, mais de proposer la lecture d’un certain nombre d’entre eux afin de montrer :
la symbolique mise en place, donc apprendre à lire une fresque
les conséquences de la réutilisation
les techniques de décoration employées
L’antichambre E1
: dans cette antichambre, on trouve une très belle représentation d’Osiris en majesté, assis sur un trône et tenant les insignes de la royauté ; devant lui, sur un lotus qui est signe de vie, les quatre "fils d’Horus", c’est-à-dire les vases canopes du défunt ; dans l’angle en retour, Isis se tient derrière Osiris. Remarquer les inscriptions et cartouches repeints datant de la réutilisation pour Setnakht.
Les piliers et banquettes de la chambre funéraire de Taousert : au premier plan, on aperçoit sur l’une des faces des piliers les dieux Anubis et Horus, avec à l’arrière des représentations du Livre des Portes ; à l’origine, Taousert était représentée sur les faces latérales des piliers, mais on a recouvert ces représentations de plâtre pour les remplacer par Setnakht (voir ci-dessous).
La représentation du Livre des Cavernes et du Livre de la Terre : le mur de droite de la chambre funéraire proprement dite de Taousert s’orne d’une grande fresque. La partie supérieure illustre la scène finale du Livre des Cavernes, dans laquelle le dieu solaire Rê apparaît sous les traits d’un enfant jaillissant des eaux primordiales (les triangles placés de chaque côté avec des vagues figurant l’eau) ; le Soleil apparaît sous trois formes : l’enfant, le scarabée, le disque. Au centre de la fresque, le dieu Amon-Rê est représenté sous les traits d’un oiseau à tête de bélier, évoquant une figure syncrétique avec Khnoum, le dieu créateur. Dans le registre inférieur, tiré du Livre de la Terre, le dieu solaire Amon-Rê figure dans sa barque. Les deux registres sont nettement séparés par un épais bandeau.
Trois exemples suffiront à montrer les effets de cette réutilisation. On a tout simplement ajouté une couche de plâtre par dessus le décor préexistant, de façon à faire disparaître les représentations et les cartouches de la reine et à les remplacer par ceux de Setnakht.
Dans le corridor B : le plâtre qui avait été ajouté en toute hâte est par endroit tombé, révélant la figure de la reine Taousert ; ailleurs, on distingue très bien le décor d’origine sous le placage plus tardif.
Dans la chambre F : au-dessus de la porte, Horus et Anubis conduisaient la reine vers Osiris ; ici, on a plâtré la figure de la reine et on l’a remplacée par les cartouches peints de Setnakht.
Dans la chambre funéraire de la reine (L) : les piliers où la reine apparaissait honorant les dieux figurant sur les autres faces ont été replâtrés pour remplacer Taousert par la figure de Setnakht ; ces représentations de Setnakht subsistent à l’état d’esquisses, n’ayant pas été achevées.
Les parties inachevées nous permettent de façon saisissante d’approcher les différentes étapes du travail des artistes qui décoraient les tombes royales.
une fois que le rocher avait été creusé et égalisé, on étendait plusieurs couches d’enduits pour préparer la surface et la lisser, comme on le voit très bien dans la chambre inachevée de Setnakht ;
venait ensuite, sur la dernière couche de plâtre fin et d’excellente qualité l’esquisse, ou dessin préparatoire, dont les piliers de la chambre de Taousert donnent un bon exemple ; on distingue deux couleurs de traits, rouges et noirs, qui correspondent aux retouches apportées pour respecter les proportions, corriger les erreurs dans les textes ou les attributs ;
on plâtrait à nouveau les surfaces, et les figures et textes étaient incisés dans le plâtre frais, comme le montre cet exemple du corridor reliant les deux chambres funéraires ;
la dernière étape consistait à la mise en couleur, consistant à poser une dernière couche de plâtre, donnant un relief au figures, sur laquelle la couleur était appliquée alors que le plâtre était frais. Ce procédé permet une grande durabilité dans le temps, d’où les couleurs souvent éclatantes qui nous surprennent dans les tombeaux. Par exemple cette belle figure de Thot, dans l’antichambre de Taousert ; on y remarque d’ailleurs la hâte avec laquelle les cartouches de Setnakht on été peints pour remplacer la reine : on a peint directement sur le plâtre, sans toutes les étapes décrites ci-dessus.
Toutes ces étapes sont observables dans la tombe pour le visiteur attentif.
Les photos utilisées dans cet article proviennent de la base Insecula, qui propose dans un format lisible 79 illustrations.
On trouve aussi de très belles illustrations, sur lesquelles on peut procéder à des agrandissements, dans la photothèque du Theban Mapping Project.
Pour finir, un lien hispanophone, avec des photos de qualité variable.
Ancient Egypt History & Chronology
Theban Mapping Project
[1] Les images correspondantes aux représentations décrites dans l’article sont disponibles en liens vers des sites de qualité, afin que le lecteur puisse bénéficier d’images lisibles.
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