Les théogamies

l’incarnation du divin dans l’humain

Nous venons de voir qu’une des révolutions du culte Thébain réside dans la « démocratisation » de l’Au-delà, celle-ci découlant du concept de la transcendance d’Amon dans l’homme et dans la Nature. Nous allons voir maintenant, comment se déroule cette descente du divin dans la conception égyptienne. Pour cela nous disposons de sources diverses :

  • les théogamies royales : la théogamie (mot de racine grecque) est l’explication de l’union entre un dieu et un mortel. En Egypte, l’héritier du trône, d’essence divine, est le fruit de cette union : la théogamie joue donc un rôle de justification de la légitimité du souverain et du système politico-religieux en place (si Pharaon est incarnation divine, alors c’est que l’ordre qui règne en Egypte est bien celui du Ciel)
  • les livres de l’Au-delà et les papyri médicaux : Avec l’ouverture de l’Au-delà à toutes les couches sociales sous le Nouvel Empire, tous les hommes contiennent une parcelle de l’incarnation divine, et non plus seulement Pharaon. La symbolique, comme nous le verrons, révèle une excellente connaissance médicale des stades du foetus et de la grossesse.

Le système de réflexion égyptien part de l’analyse du stade « actuel » concret, c.a.d l’homme vivant dans son environnement. Puis s’interroge sur son origine, et remonte jusqu’à sa conception. La connaissance de la Cause et du stade de développement vivant, permettra alors de connaître la fin. Pharaon, en Egypte, est le symbole de l’homme idéal, directement issu de l’Homme Cosmique. Au Nouvel Empire, Pharaon est toujours le modèle de l’homme conscient de lui-même, mais ses possibilités de l’Au-delà sont ouvertes à tous : chaque individu se doit de devenir akh après sa mort (comme Pharaon), c.a.d être conscient de son Ka supérieur et le cultivant durant sa vie, afin d’en inscrire les impressions dans son cœur-àb, ce qui lui permettra de devenir akh après sa mort, et de rejoindre le lieu de résidence des bienheureux (ou justifiés) : Sah-Orion.

Nous avons déjà abordé la conception égyptienne de l’homme vivant1. Nous allons voir maintenant comment est formé un être humain, avec l’exemple de la théogamie d’Hatshepsout à Deir el-bahari, puis nous expliquerons plus en détail les divers éléments symboliques de cette pensée.

Les théogamies égyptiennes

La théogamie n’est pas propre à l’Egypte : l’union du divin avec l’humain est un thème qui se retrouve dans toutes les civilisations du globe, y compris dans la religion catholique, par exemple, Dieu se reproduisant avec Marie, comme dans les peuples des steppes d’Asie centrale ou de Sibérie. La théogamie, texte religieux, permet simplement de justifier l’ordre divin décrit, et donc en général, de valider et justifier le pouvoir (royal) en place, par l’argument de la transcendance divine.

On recense quatre grandes théogamies en Egypte :

  • Papyrus Westcar
  • La théogamie d’Hatchepsout
  • Théogamie d’Amenhotep III, temple de Louxor
  • Théogamie de Ramsès II, dont il ne reste que quelques éléments dispersés

La plus ancienne théogamie est celle du papyrus Westcar, qui justifie le changement de dynastie : la femme d’un grand-prêtre d’Héliopolis (initié aux secrets de Thot) reçoit la visite du dieu suprême, dont elle aura trois enfants, qui deviendront les trois premiers souverains de la V° dynastie. La théogamie devient ensuite un mode politico-religieux que les souverains des XVIII° et XIX° dynasties ont adopté pour affirmer et justifier leur pouvoir (Hatshepsout, Amenhotep III et Ramsès II). Nous préciserons que lorsque ces textes furent représentés, les pharaons alors époux des mères en question, étaient déjà morts.

Le Papyrus Westcar : justification de la V° dynastie

Le papyrus Westcar est une copie qui semble dater de l’occupation Hyksos, qui reprend un texte plus ancien, datant selon les expressions employées, de la XII° dynastie. Ce papyrus fut donné à Lepsius par Mrs Westcar en 1838, et se trouve depuis la mort du scientifique, au Musée de berlin, sous le numéro 1033. Le style est simple, utilisant nombres de formules répétitives et contenant de nombreux termes issus de la langue du peuple.

Le papyrus est composé de différents contes que racontent les 9 fils du roi Kheops (Khoufou), pour tromper son ennui. C’est une sorte de récit à tiroirs, chaque récit étant indépendant des autres2. Une partie du texte a été perdue, et il ne reste que trois contes et un chapitre complémentaire3.

Le conte du prince Dédhefor, raconte que le magicien Djedi fut mandé à la cour pour distraire le roi. Après quelques tours de magie4 le roi interroge le magicien, qui dit savoir où sont écrits les secrets de Thot : dans un coffre du temple d’Héliopolis, mais seul le grand-prêtre est instruit de ces secrets. Puis le magicien prédit que trois fils naîtront de la femme du Grand Prêtre d’Héliopolis, après son union avec Râ, et que ces trois enfants règneront sur le trône d’Egypte. Alors que le roi s’attriste d’une telle nouvelle, Djedi lui répond : « Quelles sont tes pensées, ô roi ? Tu verras ton fils régner après toi, puis son fils. Mais après, un de ces enfants suivra ». Le roi exige alors d’être mis au courant de cette union, envisageant de l’empêcher.

Comme annoncé par Djedi, Râ rend visite à l’épouse du grand prêtre d’Héliopolis. Assisté d’Isis et Nephtys, de Meskhent et Heket, le dieu Khnoum forme les enfants et leur insuffle le souffle de vie. Isis, nomme chaque enfant (Ouserkaf, Sahoura et Kaka), Meskhent leur prédit à chacun un destin royal, et Khnoum leur donne la force.

Le texte se termine par le récit de l’enfance des trois enfants de Râ, dont Pharaon ignore la naissance. Un jour, après avoir été battue par l’épouse du grand-prêtre, une servante se réfugie chez Pharaon, et lui annonce la naissance de ces trois enfants, mais il ne peut plus agir, puisqu’il est trop tard.

Ce texte est clairement une justification du changement dynastique, en rattachant la V° dynastie directement au divin, ce qui justifie son accession au trône.

La théogamie d’Hatchepsout

Les scènes de la théogamie d’Hatshepsout visent à justifier le pouvoir de la reine, qui, bien que femme, est Roi pour l’Egypte. Le récit est celui de la fécondation d’Ahmès (mère d’Hatshepsout) par Amon, et de la naissance de l’enfant-divin.

Louxor : la théogamie d’Amenhotep III

Elle est représentée dans la salle de naissance, à l’Est du sanctuaire central, près de la salle aux barques. C’est une pièce dont le plafond est soutenu par trois colonnes, et dont les murs sont couverts sur trois registres. La salle a été fortement endommagée par les disciples d’Akhenaton.
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La théogamie d’Amenhotep III s’inspire de celle d’Hatshepsout, mais sa signification politico-religieuse est différente : le but ici est simplement de justifier l’origine divine d’un pouvoir universellement reconnu.

Amon y prend les traits de Thoutmosis IV pour féconder la reine Montemouia (épouse de Thoutmosis) et donner naissance à Amenhotep III. La naissance de Pharaon (et son déroulement) étaient célébrés secrètement dans les salles obscures du temple lors de la fête annuelle de l’Apet, par laquelle on célébrait la naissance de Pharaon. Par ce rituel annuel, celui-ci justifiait ainsi son pouvoir pour l’année qui débute.

Les textes expliquent comment Amon charme la reine par son odeur, afin de donner naissance à un enfant divin :

  • la première scène de la partie gauche du grand côté représente le dieu Khnoum qui façonne Amenophis et son double (le Ka) sur son tour de potier, assisté par Isis. Amon, représenté sous les traits du père du roi, s’accouple à la reine Moutmouïa.
  • le registre médian représente Thot qui annonce à la reine qu’elle donnera naissance à un enfant divin. Des divinités chargées de veiller au bon déroulement de la grossesse l’accompagnent.
  • le troisième registre représente l’allaitement du nouveau-né et de son double par la déesse Hathor et les 9 vaches célestes.
  • la dernière scène représente Amon qui reconnaît Amenophis IV comme son fils.

Ramesseum : théogamie de Ramsès II

Ramsès II adopte la théogamie pour affirmer sa légitimité car il est parfaitement conscient des origines militaires de son père Seti 1er et de sa mère Touy. Son but est donc d’asseoir la dynastie. Ramsès II dédia à celle-ci une chapelle sur le côté Nord du Ramesseum. Le monument fut entièrement démonté et des blocs ont été retrouvés, dispersés, dans des constructions ultérieures, notamment à Medinet-Abou. Les fragments de scènes qu’on peut voir sur ces blocs concernent l’union de Touy avec Amon, l’allaitement du nouveau-né Ramsès, sa présentation à Hathor et les dons de l’Ennéade thébaine.
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Théogamie de Louxor

Notes :

[1] Cf La médecine en Egypte ancienne

[2] comme le Décaméron de Boccace, l’Heptaméron de Marguerite de Navarre ou les contes des 1001 nuits

[3] le papyrus se compose : d’un prodige accompli sous le roi Djoser, du récit du « mari trompé », et celui du bijoux perdu dans l’eau. Le dernier conte est le chapitre complémentaire forment la théogamie

[4] canard puis vache, décapités puis ré-assemblés et à nouveau vivants

Informations sur cet article
  • Auteur(s) : her bak
  • Publication : 31 mars 2008
  • Mise à jour : 31 mars 2008
  • Profil(s) : Egyptoexpert

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