Nous venons de voir qu’une des révolutions du culte Thébain réside dans la « démocratisation » de l’Au-delà, celle-ci découlant du concept de la transcendance d’Amon dans l’homme et dans la Nature. Nous allons voir maintenant, comment se déroule cette descente du divin dans la conception égyptienne. Pour cela nous disposons de sources diverses :
Le système de réflexion égyptien part de l’analyse du stade « actuel » concret, c.a.d l’homme vivant dans son environnement. Puis s’interroge sur son origine, et remonte jusqu’à sa conception. La connaissance de la Cause et du stade de développement vivant, permettra alors de connaître la fin. Pharaon, en Egypte, est le symbole de l’homme idéal, directement issu de l’Homme Cosmique. Au Nouvel Empire, Pharaon est toujours le modèle de l’homme conscient de lui-même, mais ses possibilités de l’Au-delà sont ouvertes à tous : chaque individu se doit de devenir akh après sa mort (comme Pharaon), c.a.d être conscient de son Ka supérieur et le cultivant durant sa vie, afin d’en inscrire les impressions dans son cœur-àb, ce qui lui permettra de devenir akh après sa mort, et de rejoindre le lieu de résidence des bienheureux (ou justifiés) : Sah-Orion.
Nous avons déjà abordé la conception égyptienne de l’homme vivant1. Nous allons voir maintenant comment est formé un être humain, avec l’exemple de la théogamie d’Hatshepsout à Deir el-bahari, puis nous expliquerons plus en détail les divers éléments symboliques de cette pensée.
La théogamie n’est pas propre à l’Egypte : l’union du divin avec l’humain est un thème qui se retrouve dans toutes les civilisations du globe, y compris dans la religion catholique, par exemple, Dieu se reproduisant avec Marie, comme dans les peuples des steppes d’Asie centrale ou de Sibérie. La théogamie, texte religieux, permet simplement de justifier l’ordre divin décrit, et donc en général, de valider et justifier le pouvoir (royal) en place, par l’argument de la transcendance divine.
On recense quatre grandes théogamies en Egypte :
La plus ancienne théogamie est celle du papyrus Westcar, qui justifie le changement de dynastie : la femme d’un grand-prêtre d’Héliopolis (initié aux secrets de Thot) reçoit la visite du dieu suprême, dont elle aura trois enfants, qui deviendront les trois premiers souverains de la V° dynastie. La théogamie devient ensuite un mode politico-religieux que les souverains des XVIII° et XIX° dynasties ont adopté pour affirmer et justifier leur pouvoir (Hatshepsout, Amenhotep III et Ramsès II). Nous préciserons que lorsque ces textes furent représentés, les pharaons alors époux des mères en question, étaient déjà morts.
Le papyrus est composé de différents contes que racontent les 9 fils du roi Kheops (Khoufou), pour tromper son ennui. C’est une sorte de récit à tiroirs, chaque récit étant indépendant des autres2. Une partie du texte a été perdue, et il ne reste que trois contes et un chapitre complémentaire3.
Le conte du prince Dédhefor, raconte que le magicien Djedi fut mandé à la cour pour distraire le roi. Après quelques tours de magie4 le roi interroge le magicien, qui dit savoir où sont écrits les secrets de Thot : dans un coffre du temple d’Héliopolis, mais seul le grand-prêtre est instruit de ces secrets. Puis le magicien prédit que trois fils naîtront de la femme du Grand Prêtre d’Héliopolis, après son union avec Râ, et que ces trois enfants règneront sur le trône d’Egypte. Alors que le roi s’attriste d’une telle nouvelle, Djedi lui répond : « Quelles sont tes pensées, ô roi ? Tu verras ton fils régner après toi, puis son fils. Mais après, un de ces enfants suivra ». Le roi exige alors d’être mis au courant de cette union, envisageant de l’empêcher.
Comme annoncé par Djedi, Râ rend visite à l’épouse du grand prêtre d’Héliopolis. Assisté d’Isis et Nephtys, de Meskhent et Heket, le dieu Khnoum forme les enfants et leur insuffle le souffle de vie. Isis, nomme chaque enfant (Ouserkaf, Sahoura et Kaka), Meskhent leur prédit à chacun un destin royal, et Khnoum leur donne la force.
Le texte se termine par le récit de l’enfance des trois enfants de Râ, dont Pharaon ignore la naissance. Un jour, après avoir été battue par l’épouse du grand-prêtre, une servante se réfugie chez Pharaon, et lui annonce la naissance de ces trois enfants, mais il ne peut plus agir, puisqu’il est trop tard.
Ce texte est clairement une justification du changement dynastique, en rattachant la V° dynastie directement au divin, ce qui justifie son accession au trône.
La théogamie d’Amenhotep III s’inspire de celle d’Hatshepsout, mais sa signification politico-religieuse est différente : le but ici est simplement de justifier l’origine divine d’un pouvoir universellement reconnu.
Amon y prend les traits de Thoutmosis IV pour féconder la reine Montemouia (épouse de Thoutmosis) et donner naissance à Amenhotep III. La naissance de Pharaon (et son déroulement) étaient célébrés secrètement dans les salles obscures du temple lors de la fête annuelle de l’Apet, par laquelle on célébrait la naissance de Pharaon. Par ce rituel annuel, celui-ci justifiait ainsi son pouvoir pour l’année qui débute.
Les textes expliquent comment Amon charme la reine par son odeur, afin de donner naissance à un enfant divin :
[1] Cf La médecine en Egypte ancienne
[2] comme le Décaméron de Boccace, l’Heptaméron de Marguerite de Navarre ou les contes des 1001 nuits
[3] le papyrus se compose : d’un prodige accompli sous le roi Djoser, du récit du « mari trompé », et celui du bijoux perdu dans l’eau. Le dernier conte est le chapitre complémentaire forment la théogamie
[4] canard puis vache, décapités puis ré-assemblés et à nouveau vivants
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