Laure Pantalacci à la tête de l’IFAO

Au lendemain du référendum sur le traité constitutionnel européen, l’Elysée a discrètement nommé par décret, lundi 30 mai, l’égyptologue Laure Pantalacci à la tête de l’Institut français d’archéologie orientale (IFAO), basé au Caire (Egypte). Pourtant pris conformément au rapport du ministère de la recherche, lui-même rendu sur l’avis d’instances scientifiques compétentes, ce décret présidentiel revêt un caractère inhabituel. D’abord, le nom du futur directeur de l’Ecole du Caire est demeuré l’objet de spéculations jusqu’à la dernière minute. Ensuite, cette nomination est censée mettre un terme à la crise profonde que traverse l’égyptologie française depuis plus de six mois.

Depuis novembre 2004 et la non-reconduction du mandat de Bernard Mathieu, 46 ans, directeur de l’IFAO depuis 1999, la communauté des égyptologues vit dans une atmosphère irrespirable. Pétitions, mises en cause publiques, injures relayées par voie de presse et rumeurs de complot sont le quotidien d’une discipline dont les dissensions, réputées fréquentes, ne sont généralement pas portées sur la place publique. Outre la violence des échanges, la direction de l’IFAO sera restée vacante de longs mois, compromettant sa bonne marche.

Que s’est-il passé ? Fin 2004, en dépit des avis formulés par les instances scientifiques ad hoc ­ Conseil national des universités (CNU), Académie des inscriptions et belles-lettres et conseil d’administration de l’IFAO ­, le ministère de la recherche ne renouvelle pas le mandat de M. Mathieu. Inédit et contraire aux usages, le procédé nourrit la suspicion. Une pétition circule sur Internet dès le mois de décembre 2004 et elle connaît un succès inattendu. Au fil des mois, plus de 350 "égyptologues, papyrologues, archéologues, coptisants et arabisants" y apportent leur signature, dont des personnalités scientifiques de premier plan, comme Jean Yoyotte, Christiane Desroches-Noblecourt, Pascal Vernus ou Jean-Pierre Adam.

Tous soulignent le bilan positif de M. Mathieu, les relations de confiance nouées avec les autorités et les chercheurs égyptiens, et s’étonnent du sort qui lui est fait, "sans justification" . Il fait peu de doute que la motion rassemble une majorité de l’égyptologie française. S’y joignent plusieurs dizaines de scientifiques étrangers.

Visé par la fronde

L’égyptologue a aussi ses détracteurs, qui font une tout autre lecture de la situation. "C’est Bernard Mathieu lui-même qui a ouvert la crise actuelle, estime l’un d’eux, qui a requis l’anonymat. Car il faut savoir que le poste de directeur des études arabes de l’IFAO est vacant depuis l’été 2004 et ce, parce que M. Mathieu n’a pas voulu du candidat -Sylvie Denoix- choisi par le conseil d’administration."

D’Internet, la polémique gagne vite la presse. La pétition est publiée dans Le Monde du 9 février, dans un encart publicitaire que M. Mathieu assure avoir financé sur ses fonds personnels. L’une des signataires les plus connues, Mme Desroches-Noblecourt, doyenne des égyptologues, se dit "écoeurée" du traitement réservé à M. Mathieu et s’indigne de ce que les "vraies raisons" de sa non-reconduction n’ont pas fait l’objet d’une "information publique" . En décembre 2004, dans une déclaration à l’Agence France-Presse (AFP), réitérée au quotidien Midi libre, Jean Yoyotte, professeur honoraire au Collège de France, invoque, lui, "l’action d’une mafia" . Sans plus de précisions.

Le message est pourtant clair. Les partisans de M. Mathieu accusent Nicolas Grimal, ancien directeur (1989-1999) de l’IFAO, aujourd’hui titulaire de la chaire d’égyptologie du Collège de France, d’avoir intrigué jusque dans certains milieux politiques pour entraver la reconduction de Bernard Mathieu. Les deux hommes se sont, notamment, opposés sur le soutien à apporter à la théorie d’un égyptologue amateur, Gilles Dormion, développée dans un livre préfacé par M. Grimal, La Chambre de Chéops (Fayard, 314 p., 25 €). M. Grimal dément toute intervention et se dit "surpris et blessé" d’être mis en cause. Au-delà, c’est Jean Leclant, secrétaire perpétuel de l’Académie des inscriptions et belles-lettres et père spirituel de Nicolas Grimal, qui est visé par la fronde. Personnalité tutélaire de l’égyptologie française, membre du conseil d’administration de l’IFAO, M. Leclant a ouvertement plaidé le remplacement de M. Mathieu.

Une bonne réputation

Il lui reproche, notamment, d’avoir tenu les Inscriptions et belles-lettres à l’écart de la gestion de l’institut. En outre, selon M. Leclant, "il n’y avait pas suffisamment de candidatures" lors du premier concours : Bernard Mathieu n’y était opposé qu’à un unique postulant, Michel Chauveau, chercheur à l’Ecole pratique des hautes études (EPHE). "A l’issue des votes, il y a eu beaucoup de "croix" -c’est-à-dire d’abstentions- et, dans le monde académique, nous savons ce que cela veut dire, précise M. Leclant. Il fallait recommencer, avec plus de candidats." Une grande part de la profession s’interroge cependant sur les raisons pour lesquelles l’Académie n’a pas "suscité" , comme c’est l’usage, d’autres candidats au premier concours. Simplement, répond M. Leclant, parce que l’ouverture du poste a été publiée "en février et non en mai comme c’est l’habitude" . L’Académie, dit en substance M. Leclant, n’a donc pas "vu" l’ouverture officielle du poste. Elle n’a donc pas pu "susciter" ses candidats à temps, ceux-ci ayant un mois, à partir de l’ouverture officielle du poste, pour se déclarer.

Sans que le premier concours ait été formellement déclaré "infructueux" ­ ce pour quoi M. Mathieu a saisi le Conseil d’Etat ­ un second concours est donc ouvert, le 6 janvier, par le ministère. Trois nouveaux candidats se déclarent : Laure Pantalacci, de l’université Lyon-II, Claude Traunecker, de l’université Strasbourg-II et Sylvie Cauville, chercheur au CNRS.

Le Conseil national des universités (CNU) donne sa préférence à M. Traunecker ; le conseil de l’Académie des inscriptions et belles-lettres puis, fin mars, le conseil d’administration de l’IFAO donnent leur faveur à Mme Pantalacci, réputée proche de M. Grimal, qui remporte ainsi le second concours. Mais, jusqu’à la dernière minute, de nombreux courriers émanant de responsables politiques et de chercheurs sont parvenus à l’Elysée pour demander le rétablissement de M. Mathieu.

La nomination de Mme Pantalacci ­ qui jouit d’une bonne réputation dans le monde académique, et jusque chez les partisans de M. Mathieu ­ devrait remettre l’IFAO en ordre de marche. Elle ne refermera cependant pas les plaies ouvertes par six mois de crise.

Bien au-delà d’une querelle de chapelles, cette situation illustre le malaise d’une discipline où les postes académiques sont rares. La jeune génération, disent en substance de nombreux égyptologues ­ à travers ce que l’un d’entre eux nomme son "soutien massif et mécanique" à M. Mathieu ­ a aussi manifesté le désir de s’émanciper de ses tutelles, et notamment de l’Académie des inscriptions et belles-lettres.

Informations sur cet article
  • Auteur(s) : Thomas
  • Publication : 8 juin 2005
  • Mise à jour : 12 juin 2005

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