Il est difficile d’aborder la conception de l’homme en Egypte, puisque celui-ci est considéré comme aboutissement de la Nature : dès lors, il regroupe ou synthétise la cosmologie, les principes et fonctions du monde matériel-créé (et par analogie les Neter, les astres,…), et ceux du monde post-mortem. Cet article vise à montrer comment tout cela s’organise et se traduit en l’homme, et mieux comprendre la globalité de la pensée égyptienne. De nos jours, une consultation médicale, par ses gestes ou son déroulement, « représente » synthétiquement notre conception du monde physique : il en est de même en Egypte.
C’est pourquoi nous allons d’abord résumer les principales caractéristiques de la médecine égyptienne, ce qui nous permettra d’aborder le fonctionnement général du corps humain (celui de l’homme physique comme celui de l’Homme synthèse de l’Univers). La circulation sanguine servira ensuite d’exemple, ce qui nous permettra d’expliquer le sens et les différences des mots désignant le cœur (le hati, et les deux cœurs àb).
Présentation et généralités
Les médecins égyptiens représentent une élite bureaucratique, qui dès l’Ancien Empire, est célèbre et réputée dans tous les Etats du « monde connu » (y compris à Sumer). Cette renommée ne faiblira pas, et même les Grands Rois Perses auront des médecins égyptiens dans leur suite1
Il y a trois sortes de médecins, dont la rémunération est fixe (sous forme de nourriture et de vêtements) :
La fonction est héréditaire : elle passe d’abord de père en fils, sinon au sein d’une même famille et à défaut au sein d’une même « caste » : il n’y a pas d’écoles de médecine, même si Héliopolis et Saïs sont deux grands centres d’enseignement.
Le très jeune élève-médecin est d’abord instruit par son père, puis complète et perfectionne ses connaissances dans la Maison de Vie2 par la fréquentation de médecins-savants, de directeurs d’atelier, de scribes, de prêtres-astronomes. Il se perfectionnera durant toute sa vie, par la pratique et l’étude des « Livres » (rouleaux papyrus), puis transmettra son savoir à son fils. Ce système d’enseignement « souple » correspond à la mentalité égyptienne, qui considère chaque région géographique (nome, ville-nout) comme ayant des caractéristiques et résonances propres (selon sa position3 dans le pays, et selon le nome) : les habitants nés dans ces contrées sont considérés comme porteurs des caractéristiques de leur nome, ville, etc. Chaque individu est considéré comme une cellule d’un organe (nome) d’un corps (Deux Terres) et se trouve donc caractérisé par la fonction de cet organe.
Les connaissances anatomiques de l’Egypte sont très précises, et on s’est longtemps interrogé sur l’origine de celles-ci, sachant qu’ouvrir un corps est considéré comme une profanation d’Osiris, sauf au moment de l’embaumement. Dès l’époque prédynastique, et sur toute l’histoire de l’Egypte, on constate des contacts étroits entre médecins et embaumeurs. Pline nous rappelle que « le médecin examinait le corps pour déterminer les causes de la mort » (= autopsie). Le Papyrus Rhind met en évidence des connaissances communes entre ces deux corps de métier : « [la compresse] désigne le même pansement que celui qui est à la disposition de l’embaumeur et que le médecin utilise ». On relèvera encore, que Minemsehene, chef des médecins, est petit-fils de l’embaumeur Nebeb, ou que Netiemhat est chef des médecins et conjurateur de Serket, alors que son frère Chedoui est prêtre Sem, c’est-à-dire l’embaumeur. Tous ces points, et de nombreux autres, montrent que le médecin assistait aux procédés d’embaumement, profitant de l’occasion pour examiner les organes. L’autre grande source de savoir, qui permettait cette fois de voir et d’observer les organes en action, se trouvait sur les blessés des champs de bataille ou des accidents de chantiers.
L’homme est considéré comme le réceptacle des forces vitales de l’Univers : il doit donc se maintenir en harmonie avec le cosmos, ou plutôt avec le « corps » de l’Univers créé. Dès lors, une maladie sera considérée comme la rupture de cette harmonie. Le rôle du médecin est donc de la rétablir, en combattant les causes constatées du désordre, et en se basant sur :
La consultation commence par un dialogue avec le patient (description de ce qu’il ressent), puis à son examen avec :
Une fois l’examen terminé, suit la proposition clinique : c’est la phase de définition de la maladie, suite au bilan des troubles et maux exprimés par le malade ou/et perçus par le médecin, qui alors peut faire un diagnostique.
Le diagnostique est suivit d’un pronostique, qui peut être :
Vient ensuite la phase de soins, en deux temps, qui clôture la consultation :
Au cours de la vie, ces trois structures subissent les interactions de 5 « types » de facteurs pathogènes circulants :
Les metou doivent être souples et élastiques, pour permettre une bonne circulation des flux : s’il deviennent mous ou rigides, c’est signe de maladie. Pour le médecin égyptien, la rigidité des metou est causée par la mort, et par analogie, par la vieillesse (rhumatismes, paralysies, etc).
Selon le papyrus Ebers (856b) et le papyrus de Berlin (163g), il y a 14 metou en l’homme : (comme il y a 14 kaou et 14 hemsout) :
« 2 metou sont dans l’homme pour sa nuque
2 metou sont dans l’homme pour son front
2 metou sont dans l’homme pour son œil
2 metou sont dans l’homme pour son sourcil
2 metou sont dans l’homme sa narine
2 metou sont dans l’homme son oreille droite
Le souffle de vie entre en eux
2 metou sont dans l’homme son oreille gauche
Le souffle de mort entre en eux »
Dans le système cardio-vasculaire, les metou ont un grand rôle : « les metou vont ensembles à son cœur, se séparent à son nez et se rassemblent à son anus. S’il se produit une maladie de l’anus causée par eux, ce sont les metou des pieds qui meurent en premier. » (Ebers 856h) Le hati (cœur-poumon) est un centre-moteur qui distribue les divers flux et souffles reçus par les metou. (hati = celui qui commande, celui qui est en avant)
Les organes ne fonctionnant qu’en étroite relation/adéquation avec les autres, les défaillances du cœur-hati seront vues comme une « souffrance » du cœur métaphysique-àb qui « parle » par l’intermédiaire du hati. L’interaction cœur-àb et cœur-hati se fait par les metou7.
Maladies : les 5 facteurs pathogènes La médecine égyptienne classifie 5 sortes de facteurs pathogènes : toute maladie sera donc rattachée à l’une de ces grandes familles. Les traitements seront différents selon la famille de maladie. Ainsi :
Setet :
Définition : ce sont des facteurs pathogènes qui flottent et circulent dans les metou, et qui sont tout aussi dangereux vivants que morts. Vivant ils circulent, leur passage provoquant les douleurs aiguës. Morts, les setet se décomposent et provoquent les vermines intestinales.
Traitement. Le médecin ne cherchera pas à les détruire, mais il tendra à les chasser ou a les évacuer. Cette conception est à l’origine des « joies » de la médecine occidentale des Lumières : on soigne avec forces sangsues, saignées et nombreux lavements. L’Egypte est experte en lavements, ce qui tient au rôle de l’anus : c’est le lieu où se rejoignent tous les metou, et seul un prêtre medecin-spécialiste, appelé « Berger de l’Anus », pratique les lavements et autres massages/touchers rectaux
Oukhedou :
Définition : ce sont des substances vivantes qui circulent dans le corps, et qui sont animées par des souffles néfastes. Les oukhedou provoquent les douleurs lancinantes, et par association le vieillissement, voir la mort.
Traitement : les traitements visent à les détruire
Ouhaou :
Definition : on sait peu de choses sur les ouhaou : une mention du papyrus Ebers explique que ce sont des êtres pathogènes, qui sont produits par les oukhedou (Ebers103)
Senef (sang) :
le sang est le support de vie, et peut être amené à être indirectement pathogène, puisqu’il sert à relier les aliments et la chair.
Âaâ :
c’est un liquide fertilisateur qui est à l’origine de la vermine intestinale, et dont l’action pathogène est indirecte : toute semence pour s’exprimer passe par une phase de décomposition, dont les résidus peuvent être pathogènes. C’est pourquoi âaâ signifie aussi : semence, sécrétion corporelle, le sperme.
Tous ces éléments nous permettent déjà d’appréhender la manière dont l’Egypte ancienne considérait l’homme dans son environnement. L’exemple du système cardio-vasculaire comme décrit dans les textes va nous permettre de voir dans le détail comment s’organisent ces concepts, et comment cette science « anatomique » et fonctionnelle est rattachée au mythe de la création. Nous reprendrons ensuite ce thème, mais expliqué dans l’organisation des nomes et des constellations, puisque tout est lié analogiquement au tout (c’est l’univers anthropocosme). Avant de poursuivre, il faut toujours garder en mémoire que : l’Egypte ne considère jamais le corps physique de l’homme comme un tout ; il n’est qu’un des sept éléments constitutifs de l’individu, une simple « enveloppe » appartenant au monde matériel-corporel (d’autres corps concernent d’autres état non matériels : l’Ombre khaïbit qui est ectypique (Douat) et le corps-lumière akh qui est métaphysique (Ciel), une énergie ou Ka-individuel (qui est rayon de la Maât universelle), ce Ka ayant aussi d’autres enveloppes ou corps plus subtiles. Par loi de croisement, le corps matériel ne sera donc que le reflet des activités spirituelles.
[1] la remise d’un médecin pour la cour Perse est une des conditions de Cambyse lors de sa conquête de l’Egypte.
[2] = expression égyptienne pour désigner le temple
[3] gauche-droite ou Est-Ouest
[4] divinités invoquées :
[5] souffle vivificateur d’Amon
[6] un conduit est un volume fermé servant au passage d’un fluide déterminé
[7] Ici, cœur-hati est organe physique contenant cœur-poumon, par lesquels « s’exprime » le cœur-spirituel/métaphysique àb. Nous verrons plus loin les subtilités de la notion de cœur dans les textes : il faut toujours bien définir le domaine concerné par tel texte pour comprendre les nuances de sens hati, cœur physique àb, cœur spirituel/métaphysique àb
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