Cosmogonie Héliopolitaine

La création principielle : du Noun à Atoum Kheprer

Il y a plusieurs stades avant que les choses n’émergent. L’étape interstitielle est un moment « d’or » éternel (un présent éternel), une différenciation parfaite des énergies parfaites. La genèse commence avec Atoum individu-créant elle se termine avec la rupture des énergies parfaites. Dans le « premier moment » de l’espace (Shu) et du temps (Tefnout ou Maât), cet Age d’Or a lieu « pour jamais ». Mais en se produisant dans le Noun, il peut être comparé à une île de lumière parmi la vaste obscurité. Cette obscurité est éternelle et est la base ontologique finale de la pensée égyptienne.

En effet, la création ne peut surgir ex-nihilo, puisque de rien, rien ne peut advenir : ainsi pour qu’il y ait quelque chose il faut que cela vienne de quelque chose. Cette pensée est à l’opposé des fondements du christianisme : le monde ne peut être conçu comme résultat de la grâce de Dieu qui hors de rien aurait créé le tout comme un cadeau (christianisme).

L’ordre normal (l’univers évident) est tel une bulle d’air flottant dans une étendue infinie foncée et sombre, dans une absence sans vie inerte de différenciation, de division ou de manifestation (aspect). La création est "ordre se produisant", et son fond ou " milieu " est le chaos, l’absence radicale et absolue de l’hétérogénéité (tous les états étant également possibles). Avant, pendant et après la création, le Noun subsiste comme « corps » passif éternel, comme un ensemble infini dans lequel le potentiel génétique est répandu dans chaque point. Avant qu’Atoum ne le divise « ex nihilo » (autogène), le chaos éternel est omniprésent, et le potentiel génétique est dispersé en lui (dans chaque point de son « espace-d’aucun-espace » infini). La manifestation de la création flotte donc constamment sur ces vastes eaux ténébreuses, et peut être engloutie par elles et périr. En effet, comme un bateau sur le Nil, l’ordre est toujours menacé par le chaos, de l’extérieur aussi bien que de l’intérieur.

La première occurrence, le Premier Temps de l’Atoum « créateur intentionnel original », est le « zep tepi » du Premier Temps, qui restera le lieux de rajeunissement et de régénération.. Le « vieux » soleil meurt alors, pour renaître comme « nouveau » soleil, source régénérée de vie et d’ordre. Ce « mécanisme psychique » représente le noyau de la spiritualité égyptienne, dans la vie terrestre et dans la vie post-mortem. Pour retourner à ce Premier Temps, le défunt devra faire face et vaincre les multiples dangers des ténèbres : c’est le thème développé par les nombreux « Livres sur l’au-delà » égyptiens.

Une deuxième division ontologique (c’est-à-dire une autre étape vers la matérialisation) intervient avec Atoum-Kheprer. Le ciel (Nout), la Terre (Geb), la Douat et l’horizon (Akhet) sont differenciés. L’âme humaine (Ba), gratifiée par les offres faites à son double (ka), s’envole vers le ciel étoilé, loin de la terre, pour être transformée dans l’horizon (Akhet) en esprit-vivant (Akh).

Ces catégories sont transformationnelles, et l’expérience de la Douat est une condition nécessaire de la "montée" de l’âme. À tel point qu’Horus-Pharaon règne sur le « ka », et qu’Osiris est le roi du « Ba » et seigneur des « Akh ».

Personne, excepté les rois divins, n’entre dans le royaume de avant qu’apparaisse Osiris. La Douat apporte donc l’« épreuve » ou le « solde » de l’âme, et ses fonctionnements « internes » sont un ordre de séparation du monde de la vie aussi bien que des divinités ( et sa suite).

C’est ce principe de "retour" à la création originelle, donc de retour (rajeunissement) au Noun, qui est illustrée dans cette scène du Livre Aker :

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Livre Aker. Naissance du Soleil
  • A droite, la barque dans laquelle navigue le scarabée criocéphale (Soleil métaphysique) encadré des âmes Ba d’Atoum et de Khepri.
  • Dans sa descente sur le dos du lion Aker, la barque est reçue par Ta-tenen, Neter memphite de "la terre qui émerge".
  • Les deux groupes de trois personnages momiformes, appelés "les eaux du Nou", encadrent deux bras qui soutiennent le globe solaire (= soleil "physique").
  • A gauche, Nou en personne fait remonter la barque sur le dos d’Aker pour la réapparition journalière du soleil.

Noun : milieu de la pré-création

La pré-création est un concept fondamental de la théologie égyptienne. Ce concept de base, est très souvent comparé au phénomène de la crue du Nil, qui, bien que nécessaire à l’agriculture, n’en était pas moins parfois destructrices...une eau telle celle du Noun.

Sous l’Ancien Empire, la clause virtuelle « nSDmt.f » c’est-à-dire « avant qu’il ait (a eu)… » ou « il n’a pas encore (eu) », est utilisée pour décrire un état « potentiel » ou virtuel (antérieur à la réalité). C’est ce que nous retrouvons dans l’expression : « Je suis désolé pour ses enfants, je m’afflige pour ses enfants cassés dans l’oeuf, qui ont vu le visage de Khenty (le crocodile-dieu) avant qu’ils aient vécu ! ».

Puisque cet état n’est pas tangible, il ne peut indiquer que des possibles (virtualités ou potentiels). C’est pourquoi, bien qu’antérieur à la création, on l’a imaginé en tant qu’eaux sans limites (ou océan), appelé par divers noms : « nn », « nww », « nnw », « nnww »… Noun est l’énergie, symbolisée par la lettre N qui, en se niant elle-même (n.n), se polarise en manifestant le potentiel qui était en son eau chaotique : her et reh

Le Noun représente un principe plutôt qu’une réelle individualité divine. D’après le mot copte « noun »,on le traduit en tant qu’abîme. En fait, il représente l’Unité indifférenciée primordiale, et précède la création du ciel et de la terre. Il représente la condition préalable, ténébreuse et éternelle de la création. C’est ce que signifie le texte : « avant que le ciel ait existé, avant que la terre ait existé, avant que ce qui devait être fait à la forme ait existé, avant que l’agitation ait existé, avant que cette crainte qui a surgi à cause de l’oeil d’Horus ait existé ».1

Dans l’ontologie esquissée dans les textes des Pyramides, la pré-création est en premier lieu une masse indifférenciée d’eau virtuelle. Les Egyptiens ont su donner une description immédiatement compréhensible par l’intuition plutôt que de nombreuses qualifications dénominatives. Il faut comprendre le Noun comme un « état d’aucun état » rudimentaire, ténébreux, inerte et inexistant. Dans les textes funéraires, le Noun est souvent dépeint comme une divinité, et bien qu’aucun culte ne soit certifié, il y avait des offrandes en son honneur (au 18ème et 19ème jour du mois de Phamenoth). L’image d’une "porte" du ciel a amené une différence dans la topologique celeste qui précise le rôle du Noun : il est à la fois au stade de la pré-création, et contemporain du monde créé, puisque lieu de retour des âmes accomplies.

Ce royaume virtuel de « l’inexistant » est au delà des strates subtiles et invisibles de la création, c’est-à-dire à la fois au delà du ciel et sous le monde sous-terrain (Douat). Le ciel est un double rempart, protégeant la création contre la menace du Noun, du dessus comme du dessous, « qui donne chaque jour naissance au soleil ».

Pour un Egyptien, l’océan virtuel existe au-dessus du ciel et sous la terre. Le ciel supérieur et le ciel inférieur sont représentés comme un rempart gardant les eaux inertes en dehors du monde, parce que le ciel est séparé de la terre et de l’abîme, comme s’il se tenait entre tous les deux. Le ciel n’est pas conçu comme un « plafond » plein mais bien comme une interface entre la surface du Noun et l’atmosphère sèche caractérisant la création. Comme fortification, le ciel repose sur la terre dans toutes les directions ; et comme déesse Nout, il touche la terre avec ses pieds et ses mains.

Le principe Atoum

Dans la pré-création, la non-existence et le néant ne sont pas identiques. Être non-existant, c’est bien sûr être hors de la réalité tangible, mais dans la pensée égyptienne ceci n’exclut jamais la potentialité d’existence, c’est-à-dire de transformation. Cet état est indiqué par le verbe « kps », « kheper ». Par conséquent, sans parler ici du Noun chaotique, la pré-création contient également la capacité de création de l’individu-créateur autogène.

La question de l’activité autogène est un autre concept qu’il convient de préciser. Le chaos n’est pas l’origine de l’ordre. La lumière et la vie sont spontanées et sans aucune détermination possible, mais elles se produisent dans l’abîme. La pré-création est la conjonction du Noun et de la possibilité finale de quelque chose qui préexiste comme participant à la fois de cet océan inexistant, virtuel, ténébreux et en même temps atome primordial de la « matière » lumineuse.2

La création émerge d’une monade, flottant dans l’infini sans vie du Noun. Il y a donc dans cette substance omniprésente, la possibilité d’ordre (= la lumière et la vie) : nous avons un objet inexistant capable de s’autogénérer spontanément (ex nihilo). Dès lors, le Noun, bien qu’étant un état-neutre qui est à la fois nulle part, partout et jamais, est le milieu primordial, irréversible et éternel dans lequel le potentiel éternel de la création se crée. Bien que la création ne soit pas « ex nihilo » (puisque pour lui y a « quelque chose » avant « n’importe quoi »), la création de l’individu-créateur est spontanée et sans précédent.

Par conséquent, on comprendra mieux maintenant pourquoi la pré-création n’est pas notre zéro mathématique signe du néant (vide), mais est le zéro virtuel d’un potentiel génétique singulier et autogène qui s’élèvera dans le milieu des eaux sans limites.

Atoum, qui «  créée ce qui existe » et qui est le « seigneur de toutes les choses », le « seigneur de tous », le « seigneur de tout » et le « seigneur de la vie », est « l’origine de toutes les forces et éléments de nature ». Son nom est une forme du verbe « tm », probablement nom de l’action, signifiant à la fois « complet, finition » et « pour ne pas être »3.

Mais la pré-création est plus qu’un abîme ténébreux, éternel et sans limites de liquide ou qu’une masse informe de confusion, inerte, sombre et hostile, permettant l’émergence du démiurge. En d’autres termes, la pré-création n’est pas identique au Noun : Atoum, le « Ba », l’ « âme » ou le principe transformationnel du Noun, est le facteur co-relatif du Noun dans la non-existence. Cet équilibre vis-à-vis de Noun, représente la singularité, l’ordre, la lumière et la vie résultant de la création de l’individu.

Atoum et la première occurrence (ou Premier Temps) sont le potentiel autogène et génétique régénérant chaque chose à plusieurs reprises. En lui est caché le secret de la régénération et du rajeunissement attribué aux eaux primordiales, qui a permis l’apparition « sur le visage » des eaux foncées du Noun de la création ex-nihilo. Cette apparition, dans la pensée égyptienne est intemporelle : elle ne s’arrête jamais. Cet ordre entouré par la non-existence chaotique est le modèle de chaque chose possible et de l’état de son intégrité. Y revenir, c’est retourner au Premier Temps et par conséquent rétablir le contact avec la puissance des origines4.


Notes :

[1] Pyr. Ut.486-1040

[2] cf article Neter et cosmogonies - karyokinèse point D)

[3] la création qui cristallise l’émergence et l’accomplissement d’Atoum n’appartient pas à l’ordre créé

[4] c’est-à-dire revenir à l’Unité état-neutre conscient de ses possibilités

Informations sur cet article
  • Auteur(s) : her bak
  • Publication : 29 mars 2008
  • Mise à jour : 1er juillet 2006
  • Profil(s) : Egyptoexpert

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